vendredi 2 octobre 2015

La conversation muette de Myriam Kendsi



La conversation muette
Myriam Kendsi


Elle l’avait revu, après plusieurs années de séparation, qu’elle avait vécu sans sensation de manque précise.
Elle aimait cette place autant l’hiver que l’été avec sa vielle église plutôt laide et son théâtre désuet. Le fleuve juste derrière était la frontière avec le quartier italien adossé au flanc de la montage d’ou on voyait le fort de la Bastille. Une statue avec un lion terrassant un serpent marquait l’entrée de la rue et du quartier.

Il parlait.

Son regard s’accrochait à chaque flocon qui tombait jusqu’au sol. La température était plutôt agréable pour un mois de janvier et la lumière très douce à cause de la neige.

Soudain elle se mit à espérer la sonnerie de son portable pour échapper à cette solitude imposée. Pourquoi Chantal son assistante ne l’appelait-elle pas ?

Un refrain de chanson lui revenait en tête : « je ne veux pas vivre dans une pouponnière, les murs y sont arides et je manque d’air ».

Elle ne manquait pas d’air, juste d’espace et de présence réelle.

Il parlait de son livre qui était chez l’éditeur. Elle pensait aux deux romans qu’elle avait écrits, au livre pour les enfants qu’elle avait illustré et qui venait d’être édité par la ville.


Elle aurait aimé évoquer avec lui, leurs disputes récentes dont l’objet était justement l’écriture et le silence dans lequel il avait tenté de la mettre. Elle aurait aimé parler de cette rivalité nouvelle et comprendre l’enjeu qu’elle représentait pour lui.


Elle le sentait en compétition avec elle, lui l’homme si sur de lui. Ce terrain inconnu qu’elle avait découvert, en partie grâce à lui d’ailleurs, devenait un nomand’s land entre eux où ils s’affrontaient à la vie à la mort, là où il aurait du y avoir de la complicité et de la fraternité.

L’homme parlait à son ami. Il était venu la voir accompagné par lui et depuis le début de leur conversation c’est à lui qu’il s’adressait et, elle, elle semblait être là pour les observer se parler.

Il ne la regardait que très peu, le corps tout entier tourné vers l’autre; cet autre pour lequel elle avait de l’affection et qui tentait bon an mal an de lui faire un peu de place.

Il était l’intrus et le sauveur, et elle, l’angle mort de leur triangle. Sa présence était peut être utile, mais, à quoi ?

L’ami était charmant, un bel homme dans la cinquantaine passée, cultivé, attentif, peut être blessé…
Parfois elle tentait une intrusion dans le monologue à laquelle l’ami répondait avec intérêt et empathie.

L’homme entamait alors un autre sujet qui sollicitait l’attention à nouveau de son ami et peut être aussi de celle qui souriait, amusée par le décalage des acteurs de la scène, ou de fait, il lui assignait un rôle de spectatrice.

Pourtant il arrivait à parler d’elle : une note qu’elle avait écrite sur lui, un tableau qu’elle avait réalisé pour lui.

Elle était intriguée, baignée dans la grande tolérance qu’elle avait toujours eue pour lui.
Son absence de la scène devenait tellement dense qu’il finit par se tourner un peu vers elle, juste un peu.

Il plongea son regard dans ses yeux et s’en détourna très vite gêné. Est-ce qu’il la trouvait belle au moins ?

Un instant, elle observa son visage, le haut de son front là où la couleur de la peau devenait transparente. Ce front largement dégarni laissait toute sa place au regard. Les yeux étaient noirs et le nez aquilin.

Il mit fin au monologue.


Il sortit un stylo et nota leurs adresses, il fit une faute à son nom qu’elle ne releva pas, il hésita sur son adresse qu’elle lui épela, médusée.
Le tableau était de plus en plus incongru.

Elle se rappela tout en cherchant son souffle, sa dernière toile qui se voulait un hommage « au déjeuner sur l’herbe ». Elle était plasticienne. Les images défilaient toutes plus lumineuses les unes que les autres, qui venaient faire un écran au vide dans lequel elle se sentait.

Elle était partagée entre la joie de l’avoir revu et la tristesse de ce vide.

Elle salua chaleureusement l’ami, lui promit l’envoi de son livre.

L’homme lui lança un « à l’année prochaine !»

Elle lui répondit « Inch Alllah !»

Elle les quitta surprise de sa résistance au vertige, l’adolescence pliée, rangée dans les tiroirs de sa mémoire sans gloire. La voilà adulte, étonnée, pas fière, malgré elle le miroir cassé, les débris jetés au père et l'écume à la mère.
L'adolescence soldée, elle s'est détachée de son corps lavé, plein de rosée, d'épines et de pleurs sur des souvenirs devenus rances.

Ils avaient pris rendez vous dans un café de la vieille 
ville : charmant troqué aux boiseries surannées et 
aux cloisons de verre gravé.
Aux murs une exposition du photographe Hamid Debarrah dont le thème était la transmission au travers d’objets du quotidien : une femme et une poterie, un bijou kabyle, une empreinte en bois, un flacon d’eau de fleur d’oranger...

Elle l’entendait parler, assise en face de lui et elle se surprenait à ne plus écouter : elle savait qu’à la fin de ses phrases il y aurait encore de l’égo, un énorme égo. Cependant, voilà plusieurs mois, plusieurs années -elle avait oublié le nombre- qu’elle souhaitait revoir cet homme.

Ils s’étaient beaucoup écrits – des mails - souvent brefs d’ailleurs, ou avec des fichiers joints contenant des nouvelles, des contes qu’il lui soumettait à la lecture et à la correction.

Au début, cela donnait l’occasion d’échanges et de joie partagée, parfois de disputes passionnées où elle touchait du doigt ce qui avait fait le choc de leurs personnalités dans le passé. Ils étaient tellement différents, son égoïsme avait rencontré son altruisme sacrificiel avait dit la psy…

Cependant tous deux partageaient la même passion pour la langue française, la littérature du XIXème, la peinture contemporaine, bref ce qui faisant la gloire de la France: la Kulture française.

Pour sa part, elle était une jeune fille à la recherche identitaire plutôt floue. L’adolescence avait été remisée sans tracas ni fracas, une perte en silence avec une tristesse dense. La France d’alors était relativement tolérante avec des séquelles dues à la guerre d’Algérie, étouffées dans le déni et la culpabilité des blessures coloniales.

Il parlait.

Elle était au milieu de son adolescence plutôt sage d’ailleurs.

Il parlait.

La neige commençait à tomber sur la place saint André et la vue de la façade XVIIème de l’ancien tribunal se brouillait grâce à la densité des flocons .


















vendredi 1 mai 2015

3 X 36 choses à faire avant de mourir




Ouvrir la fenêtre à Tanger
Prendre le café avec Matisse
Poser nue oh! L’odalisque
Me vautrer dans son sofa rouge
Lui demander de me peindre en bleue
Lui demander de me peindre en rouge
L'aimer et le rejeter
Le séduire puis l'idolâtrer
Peut être
Le tromper avec Klee
J'aime trop sa musique
Ecouter Oum Kalsoum
Pour la nième fois
et pas pour la dernière
Peindre la voix d'Oum Kalsoum
Nager à Oran
Rêver des Andalouses
Mais ne pas y aller-juste rêver
Chanter en arabe
Calligraphier mes amours
Les murmurer la voix étouffée
Pour qu'elles ne s'essoufflent  pas
Aimer un homme et jamais ne le désaimer


Cuisiner une calentica
Boire un lait amande
Sur une terrasse à Fez
Me noyer dans le bleu de la ville
Détester Tanger putassière
Détester Matisse
Lui préférer Macke
Et peut être même l'oublier
Oublier Oran
L'enfance
Le père mort trop tôt
Ce lâcheur
Peindre ma mère
Avant sa mort
Lui dire que je l'aime aussi
Lui dire mon admiration
Peindre mon père
Avant ma mort
Sans lui faire de tort
Sans rien lui reprocher
Juste regarder l'enfant qui dort


Aimer un homme
Aimer l’homme
S’aimer en femme
Si douce si cajoleuse
Si menteuse aussi
Aimer un homme
Aimer l’homme
S’aimer en femme
S’aimer en amante
En menthe a-thée
Se laisser boire jusqu’à plus soif
A désespérer de désir
Aimer la solitude
Ne pas la partager
Fuir dans une autre ville
Un autre pays loin de la plage d’Oran
Ne plus peindre à l’aube
Mais la nuit
Ne plus la partager avec lui


Peindre jour et nuit
Ne lui laisser aucun espace en moi
Juste l’idée du désir
Sans la frustration de l’idéal
Aimer la solitude
Ne pas la souiller

Partir loin de soi
Partir loin du moi
S’éloigner
Perdre pied
S’enivrer  de son odeur
Sans peur
Sans leurre
Juste perdre pied
Et s’oublier

Retrouver mon frère
Embrasser mon père
Dire au revoir à ma mère
Et les quitter confiante


Il ne m’arrivera plus rien
Si ce n’est de peindre de plus beaux tableaux
De m’agenouiller devant Matisse
De prier devant un Klee
Et d’embrasser comme Klimt

Schiele ne me torturera plus
Et Mozart continuera à m’enchanter
Farid à me parler

Embrasser comme Klimt
S'agenouiller devant Matisse
Le ciel d’Oran toujours me fera pleurer
Et le ksar des Kenadsa continuera à m’attendre


M.K.